La difficile naissance du Moi !
Moi c'est moi, cela va de soi !
Alors, pourquoi se poser d'inutiles questions ? ...
Pourtant, tout compte fait, que désigne vraiment ce mot si familier ?
Assurément un endroit secret dont nul autre que nous ne saurait dire quoi que ce soit ?
Soit ! mais nous, que pouvons-nous en dire, qu'en savons-nous réellement ?
A commencer par son immense prétention, consubstantielle, source d'immenses progrès comme de maux endémiques !
Sans parler de son apparition à la surface de Gaïa, dérangeante, révolutionnaire, somme toute récente, et pourtant totalement oubliée depuis ! ..
Un enfant non reconnu !
Chacun le sait, le Bouddha dénia vigoureusement toute existence réelle à ce sentiment singulier, fallacieux, à ce qui ne serait qu'un mot, source de nos maux dans ce monde fait de souffrance et d'ignorance !
Ce que l'on sait moins, c'est qu'une telle virulence signale à l'évidence l'apparition d'un nouveau problème, quand bien même Bouddha affectait de ne pas s'intéresser à l'Histoire, à l'évolution qu'elle suppose, vraisemblablement laissée en pâture à l'Occident ...
Le sermon de Benares, ses vérités assénées, est une photographie du monde à ce moment-là de l'évolution, qui ne dit rien du passé, mais dont il faut éviter qu'il ne perdure !
Un enfant inconnu !
Dans un mouchoir de poche temporel, en Grèce, aux alentours du VIème siècle avant J.C, dans le milieu étroit et secret des Mystères, ce sentiment naissant est également reconnu, aussitôt combattu, et nous allons voir pourquoi ! ...
Pour que la société intègre à son tour cet encombrant mutant appelé individu, lui trouve un lieu défini en sa toute nouvelle qualité de citoyen, il faudra attendre encore un peu, le temps de digérer ses exorbitantes prétentions, de remettre en question l'ordre ancien, de se réorganiser autour des concepts d'isonomie et d'Agora !
Pour celui qui s'en donne la peine, les Mystères désormais ne font plus mystère !
A cette époque, d'aucuns ne se sentaient plus en accord avec les dieux de l'Olympe, futurs dieux de la cité, trop imparfaits par rapport à l'image qu'ils se faisaient du divin !...
Mais avouer ce trouble, crime d'impiété, équivalait à la mort sociale, voire à un arrêt de mort. En témoigne le procès de Socrate tenu un peu plus tard ...
Alors, ceux-là convergèrent silencieusement vers les centres des mystères, dans l'espoir d'établir une véritable rencontre avec le monde spirituel !
Entre le "moi" et le monde spirituel, il te faudra choisir !
S'ils en étaient jugés dignes, après nombre d'épreuves dites "de purification", de prise de distance avec ce "moi" balbutiant, responsable de l'extinction du monde spirituel, avec les passions, les désirs, venait enfin le temps de l'initiation !
Soit, concrètement, la séparation de l'âme et du corps, resté provisoirement dans un état cataleptique pendant trois jours ...
Ce qui sera le but, sur un plan désormais conceptuel, de la philosophie, au moins selon ce que Socrate expliquera à ses disciples ...
Pour revenir plus étroitement au sujet qui nous occupe, retenons que la condition de réussite à cette épreuve périlleuse était la dissolution du "moi", dont certains ne sortirent pas indemnes psychologiquement ...
Quand ceux qui pouvaient encore témoigner des résultats de cette expérience, restaient dépendants des facilitateurs de ce voyage hors du corps !
Pour les autres, "au dehors", très largement majoritaires, la religion civique de la cité, collective, codifiée, tiendra lieu de médiation entre l'individu et le monde des dieux !
Quant aux femmes et aux esclaves, exclus des affaires publiques, reste le dionysisme, religion agreste, archaïque, collective, régressive, où la transe, la perte de tout contrôle, la dissolution du moi, permettent au dieu de posséder, de "chevaucher" ses adorateurs (trices) ...
L'arrivée mythique de Dionysos à Thèbes a laissé quelques souvenirs édifiants de ces furieuses bacchanales, interdits aux moins de dix-huit ans ...
Mais les temps changent !
Et si le chemin du moi, condition sine qua non de notre liberté, s'annonçait décidément long et difficile, entre ses contempteurs retardataires et les redoutables périls qu'il supposait, il mena cahin caha jusqu'à nous-mêmes qui, pour ne rien savoir de tout cela, ne saurions vivre sans lui !
Mais alors, quel avenir pour ce moi né de l'exil ?
Un petit nombre d'occidentaux, en rupture de ban avec le "judéo-christianisme", et d'autres, plus nombreux, portés par la mode, se sont réfugié dans les bras de Shiva, le maître du yoga, attentifs, pour les plus téméraires, à l'index de Bouddha qui pointe le "moi" comme l'une des causes de notre souffrance !
Ont-ils écouté tous ceux-là les conseils avisés du Dalaï-lama, les enjoignant de retourner à leur source, de s'y abreuver, et de revenir le cas échéant, s'ils avaient toujours soif ! ...
Un chemin semé d'obstacles !
Hors de question d'en dresser l'interminable liste, nous nous contenterons de deux exemples symboliques !
C'est tout d'abord, près de mille ans après son apparition à l'horizon de l'histoire, la terrible rechute, le combat retardataire de saint Augustin, manichéen mal décontaminé, qui fait condamner le moine Pélage qui lui, croyait à la consubstantielle liberté du moi, et partant, à sa pleine et entière responsabilité, dès lors qu'il s'agit de ses actes, du salut de son âme !
Moins connu encore, il y a cet épisode tardif de la vie de Nietzche, qui, sur le point de quitter le monde des "insensés" prend soudain conscience qu'il a fini par éradiquer son égo, qu'il n'est plus ce professeur de philologie, qu'il a fait la place à Dionysos, qu'il est Dionysos ! ...
La décision de Paul et la vision d'Ibn Arabi !
Saül de Tarse, intellectuel d'origine grecque, pharisien initié, pourfendeur des premiers chrétiens, inaugure d'une phrase énigmatique un nouveau chapitre de l'histoire du moi !
"Non pas moi, mais Christ en moi ! "
La portée anthropologique de ces quelques mots, immense, ne semble pas avoir effleuré ceux qui cherchent les traces de nos évolutions au milieu des os et des tessons de poterie ...
Ne parlons pas des théologiens qui devaient espérer qu'elle ne s'ébruite pas trop !
Si l'on veut bien s'y attarder un peu, cette phrase contient tout à la fois une affirmation et la proclamation d'une libre décision !
En effet, le moi y est validé, objectivé, par celui qui sera rebaptisé Paul, et ne se cachera pas derrière son petit doigt dans ses lettres aux communautés balbutiantes !
Pour aussitôt décider que ce moi ne saurait s'exprimer véritablement, qu'en réquérant la présence de ce tout autre qui, depuis son infâmante condamnation, se propose mais ne décide de rien !
Le moi a progressivement effacé le monde spirituel dans la conscience de l'Homme, sinon, à quoi bon cette dernière aventure de l'évolution, que serait-il sans cette totale liberté ?
Il appartient donc au mutant que nous sommes de décider de la suite de notre exil : seul ou accompagné !
Entre ton "moi" et le monde spirituel, tu n'auras plus à choisir !
Nous avons vu qu'à peine identifié, le sentiment du moi fut combattu, ici et là, dans quelques cercles restreints, en vue de faciliter le retour des cooptés au monde spirituel !
C'est à cette époque, grosse certes de notre liberté, mais au prix d'un oubli croissant de nos véritables racines, qu'intervint l'impulsion christique, en faveur de l'Humanité en son entier, et que l'on ne saurait réduire à une religion, quelle qu'elle soit, et moins encore à celle qui l'a si souvent trahi !
Impulsion permettant à chacun de se reconnecter, librement, et sans que ce soit au détriment de sa conscience !
Dans les "Conquêtes spirituelles de la Mecque", Ibn Arabi fait état d'une vision consciente, subjective, comparative, lors de son "incursion" dans cet intermonde, "situé"entre notre monde sensible et le monde spirituel, lieu des théophanies, de la manifestation des anges, de la résurrection, où l'esprit se donne à voir dans l'étendue, fut-elle immatérielle ...
Pour découvrir ce vécu réellement bouleversant, et qui bouleverse l'ordre, supposé immuable, du monde spirituel, je vous recommande la conférence de Christian Jambet du 4 août 2014 sur les penseurs de l'Islam, ce à partir de la 52ème minute, s'il s'agit plus particulièrement de ce témoignage. Actuellement sur You Tube.
Plotin déjà, au IIIème siècle après J.C, avait connu plusieurs expériences mystiques, sans l'aide d'un hiérophante et de ses assistants, sans affaiblir sa conscience, en témoignent la précision de son vécu et l'emploi répété, très inhabituel dans ses écrits, du "Je" ! ...
"Je suis le je suis !"
C'est ainsi que YHWH répondit à Moïse qui lui demandait qui il était vraiment !
Annonçant la prochaine insistance du Galiléen, ponctuant chacun de ses ses enseignements d'un "Je vous le dis!" non équivoque quant à la toute nouvelle importance de ce Je pour la suite des évènements ...
La suite dans les tout prochains jours !